Léon Benett à Sèvres

Benett_Bateau

J’ai divisé mon intervention en deux : une partie plutôt chronologique sur la vie de Léon Benet et sur sa famille que vous retrouverez en partie dans la brochure de Sèvres et aussi dans le livre Léon Benett illustrateur, et une très courte partie sur sa façon de travailler pour l’édition.
Cette intervention d’aujourd’hui est le fruit de collaborations diverses : je veux citer ici mon père François qui a réalisé les recherches et la généalogie détaillée de Léon Benet, ma soeur Pascale qui a en grande partie décrypté les lettres de Benet et d’Hetzel, tous ceux qui ont réalisé le livre Léon Benett illustrateur au prix d’un travail plus que prenant (Patrice pour les photos, Roberto pour la maquette et le graphisme, Valérie pour la correction). Je veux citer aussi Chantale de Crépy qui la première a fait une exposition à Amiens, ainsi que tous les descendants qui nous ont donné accès aux oeuvres en leur possession et ont participé à la diffusion de l’ouvrage. Merci enfin à Sèvres et à Eric qui nous offrent l’occasion de parler de ce grand artiste encore présent dans nos vies.

leonBenettPH01Léon Hippolyte BENET naît le 2 mars 1839 rue du Noble à Orange. C’est le dernier et seul garçon d’une famille de cinq enfants.
Tout jeune il montre de grandes dispositions pour le dessin. Sa principale distraction est de dessiner. Souvent quand il lit un livre qui l’intéresse particulièrement, il en fait pour son plaisir des illustrations.
Il désire se consacrer aux Beaux-Arts, mais son père veut une situation plus pratique et le fait entrer, comme lui, dans l’Enregistrement.

La carrière administrative de Léon débute en Algérie en 1861, il a 22 ans. Il habite successivement Alger, Souk-Ahras dans le Constantinois, puis Bône (maintenant Annaba). C’est dans cette région qu’il fait la connaissance de Gustave Olivier, avocat cultivé et artiste peu doué pour l’économique, et qu’il tombe amoureux de sa fille, Marguerite. Ce qui est totalement réciproque.

Benett_Algerie
Dessins d’Algérie

En réponse à la demande de mariage formulée par le père de Léon Benet, Gustave Olivier répond par une lettre dont voici un extrait : « Sous le rapport des qualités morales je crois que Monsieur votre fils et Marguerite sont dignes l’un de l’autre ; malheureusement elle n’a que cela à lui offrir ; il le sait ; et si notre raison s’en afflige, notre coeur en est d’autant plus
touché. »
GustaveetMargueriteOLIVIERLes jeunes gens se fiancent très vite. Puis Léon Benet demande une interruption de service durant deux ans et demi, car il ressent le besoin de compléter sa formation artistique et veut consacrer tout son temps au dessin. Il s’installe à Paris et, pour améliorer son dessin des modèles vivants, s’inscrit à l’Académie Suisse, un atelier de peinture renommé, situé dans l’île de la Cité, qui met des modèles à la disposition des jeunes peintres.

Charles_TimbalC’est là qu’il rencontre le peintre Charles Timbal. A la même époque, il commence à dessiner sur bois et fait la connaissance de Pierre-Jules Hetzel, ami de Timbal ; Hetzel conquis par les dessins de Benett l’incite à se spécialiser dans l’illustration. Pour l’aider au début de son mariage et le convaincre de suivre cette voie, il lui donne à illustrer les Aventures d’un jeune naturaliste au Mexique, de Lucien Biart. Dans cet ouvrage, si Benett n’excelle pas encore pour ses personnages en gros plan, en revanche ses animaux et ses paysages sont déjà très bons. Au fil du temps sa technique se bonifie, ce qui est encore plus évident avec ses croquis de voyage. Il est intéressant de noter que, dans ce premier livre de Biart, certains de ses dessins sont signés Benet avec 1t et d’autres Benett avec 2 t. Par la suite, tous ses dessins seront signés avec 2t. Ce premier ouvrage est le début d’une longue collaboration entre Hetzel et Benet.

Le 22 octobre 1867, à la mairie du 6e arrondissement de Paris, Hetzel et Timbal sont les témoins de Léon Benett pour son mariage avec Marguerite Olivier.
En 1869, rassuré sur sa capacité à mener deux carrières de front, Léon Benet revient à l’Administration et occupe un poste de receveur à Senonches, tout en continuant à dessiner pour différents éditeurs, dont Hetzel. Pour des raisons financières (pour aider son père endetté notamment) et même s’il souffre d’être éloigné de sa famille, il sollicite un emploi aux colonies. En septembre 1870, il est nommé vérificateur pour le service de l’Enregistrement en Cochinchine.

Mais la guerre interrompt sa carrière dans l’Administration et ce même mois de septembre 1870 il s’engage, comme lieutenant puis capitaine, dans une compagnie de francs-tireurs : « Les Volontaires d’Eure-et-Loire » avec laquelle il fait campagne jusqu’à l’armistice de 1871.
Il est légèrement blessé par des éclats d’obus le 21 octobre 1870, puis de nouveau hospitalisé à partir de mi-janvier 1871 en raison d’ulcérations aux pieds et ne reprend son poste que le 2 février 1871. La compagnie des Volontaires d’Eure-et-Loire reçoit l’ordre de se porter au secours de la 3e division à cause de l’arrivée à Chartres de troupes allemandes. Blessé à nouveau lors de cet engagement, Léon Benet est nommé chevalier de la Légion d’honneur.

Alphonse_de_Neuville
Le Préfet d’Eure-et-Loire écrit à son propos : « Je connais un certain nombre de ces volontaires dont j’ai surveillé l’organisation ; la plupart présentent des garanties de moralité qu’on ne rencontre pas dans tous les corps francs analogues. J’ai pu apprécier particulièrement leur chef qui s’est distingué entre tous par son dévouement patriotique, son zèle infatigable et une rare modestie. Je réponds qu’un corps dirigé par le capitaine Benet ne se rendra jamais coupable des excès dont un certain nombre de francs-tireurs m’ont donné trop souvent le spectacle. »
La guerre finie, Léon Benet intervient auprès des autorités pour que ses compagnons, ou leurs épouses, s’ils furent tués, aient des compensations à leur dévouement patriotique.

Le 20 juin 1871, il part enfin pour la Cochinchine. Hetzel, pour qui il a réalisé les illustrations du Désert d’eau de Mayne-Reid, quelques livres d’Erckmann-Chatrian et Histoire du ciel de Flammarion, le voit s’éloigner à regret et lui écrit : « J’ai le coeur gros de vous voir partir, j’ai une sincère affection pour vous mon cher enfant (vous permettez que je vous parle en grand-père). J’avais espéré suffire à toute votre position et ce n’est pas le moindre de mes chagrins que les évènements ne m’aient pas permis de vous garder à la France et aux arts. Mais vous avez raison allez au solide. ».

Grâce à son travail, Benett visite alors le Cambodge, le Laos, Angkor, d’où il rapporte de merveilleux dessins, qui seront une mine d’inspiration pour ses futures illustrations ainsi que des lettres amusantes de son ami Paul Bon, que l’on peut lire dans le livre que nous avons publié.
Pendant sept années (1871-1878), Benet est expatrié en Cochinchine d’abord, puis en Martinique et enfin en Nouvelle-Calédonie et ses dessins d’outre-mer font le bonheur de Pierre-Jules Hetzel. Les deux hommes s’écrivent et Benet ne cesse de dessiner pour son éditeur qui ne lui donne cependant aucun Verne à illustrer pendant cette période, craignant
que les interminables délais d’acheminement du courrier ne perturbent ses propres délais d’édition.

Il y aura une exception en 1873, où Benet, après son rapatriement sanitaire de Cochinchine, et en congé pour six mois, illustre le Tour du monde en 80 jours. A partir de ce moment-là, et surtout à partir de 1879 avec les Tribulations d’un Chinois en Chine, le trio des «Voyages extraordinaires » se forme avec Jules Verne. L’éditeur, l’auteur et le dessinateur ne se sépareront plus.
La correspondance entre Hetzel et Benet reproduite dans le livre Léon Benett illustrateur est fascinante. Elle montre non seulement les rapports d’amitié entre les deux hommes et permet d’analyser très précisément leur façon de collaborer mais elle met aussi en lumière leur modernité avec un Hetzel qui prône le travail intellectuel pour les femmes et un Benet qui parle de ses enfants d’une façon que ne renieraient pas nos papas modernes.

Benett_Nouvelle_CaledonieEn Nouvelle-Calédonie, Benet, outre son poste de chef de service de l’Enregistrement et des Domaines, est également chargé du nouveau service topographique. La politique foncière qu’il est chargé de mettre en place entraîne des tensions en Nouvelle-Calédonie, tensions qui n’éclateront cependant qu’après son départ.Avec sa petite tribu dont il ne s’est plus séparé depuis la Cochinchine, il reste presque quatre ans dans cette colonie, et la quitte en 1878 pour rentrer en France qu’il ne quittera plus.
Il est nommé conservateur des Hypothèques à Étampes, où il réside à partir d’octobre 1878.

Hetzel va désormais le faire beaucoup travailler, même si Benet poursuit sa carrière de fonctionnaire (Etampes, Soissons, Bourges, Valenciennes, Béziers, Lyon et Paris). Dès lors, les succès s’enchaînent. Hetzel publie : les Cinq cents millions de la Bégum et les Tribulations d’un Chinois en Chine en 1879, la Maison à vapeur en 1880, la Jangada en 1881, l’Ecole des Robinsons et le Rayon vert en 1882, etc., etc., pour finir par l’Agence Thomson et Cie en 1907. En tout Benet va illustrer 25 «Voyages extraordinaires ».

Jules Verne n’absorbe cependant pas toute son activité. Benet dessine aussi pour André Laurie, Mayne-Reid, Badin, Richebourg, Victor Hugo, Tolstoï, Bernardot où il fait preuve de sa maîtrise dans le dessin animalier… et je ne vais pas tous les citer. Il participe aussi à des revues prestigieuses dont l’Illustration et le Magazine d’éducation et de récréation.

Benett_Napoleon_Victor_Hugo
Ce n’étaient plus des coeurs vivants, des gens de guerre,
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sur le ciel noir.
La solitude, vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
(Victor Hugo, extrait de l’Expiation, les Châtiments)

C’est un peintre et un artiste complet et si ses illustrations de commande lui ont apporté la renommée, elles n’ont pas donné l’exacte mesure de son talent aux multiples facettes.
Il arrive à concilier ses deux carrières, artistique et professionnelle, sans favoriser l’une au détriment de l’autre, grâce à une capacité de travail hors du commun, un don exceptionnel de dessinateur et très probablement une organisation de sa vie tout à fait remarquable avec l’aide de sa femme. Il reste un père et un mari attentionnés, et s’investit dans la vie de la
cité.

Léon Benet termine sa carrière à Paris et part en retraite le 1er février 1905. Il s’installe à Toulon dans la villa qu’il a achetée, au 7, avenue de la Mitre.
Là, Il continue à dessiner et à peindre, probablement jusqu’en 1910. Après la mort de son fils Frédéric, tué en opérations près de Charleroi en 1914, la santé de Benet s’altère. Après cela, il n’ira plus jamais très bien, gagné par une forme de tristesse et des douleurs cardiaques récurrentes. Il décède la nuit qui suit l’enterrement de son vieil ami de jeunesse M. d’Agnel. Sa femme est anéantie, d’autant que ses fils ne sont pas là pour accompagner leur père dans sa dernière demeure. N’oublions pas que nous sommes en pleine guerre et que ses deux fils restants sont face à l’ennemi.

Léon Benet termine sa carrière à Paris et part en retraite le 1er février 1905. Il s’installe à Toulon dans la villa qu’il a achetée, au 7, avenue de la Mitre.
Là, Il continue à dessiner et à peindre, probablement jusqu’en 1910. Après la mort de son fils Frédéric, tué en opérations près de Charleroi en 1914, la santé de Benet s’altère. Après cela, il n’ira plus jamais très bien, gagné par une forme de tristesse et des douleurs cardiaques récurrentes. Il décède la nuit qui suit l’enterrement de son vieil ami de jeunesse M. d’Agnel. Sa femme est anéantie, d’autant que ses fils ne sont pas là pour accompagner leur père dans sa dernière demeure. N’oublions pas que nous sommes en pleine guerre et que ses deux fils restants sont face à l’ennemi.

Je termine maintenant sur ce tableau de faucheurs que j’aime beaucoup, et dont l’action se situe dans le pays de mes arrière-grand-parents, près de Saint Pons de Thomières, région que Léon Benett aimait beaucoup.

Benett_Les_Faucheurs

 

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